Les attentats d’Oslo, c’est la faute… aux jeux vidéo violents. Elémentaire, mon cher Breivik

27 07 2011

Il aura suffi de découvrir que l’auteur présumé des attentats de Norvège jouait à World of Warcraft (jeu de rôle en ligne massivement multijoueurs) pour rallumer la flamme. « 2011 et on en est encore à avoir des débats sur les jeux vidéo et la violence. » tweete mon ami et confrère @FrançoisLeger, après qu’une twitteuse (@LaLangelliere pour ne pas la citer) lâche un radical et péremptoire « Je suis seulement CONTRE les jeux de guerres, de massacres et de tueries. Après réel = virtuel. » Et bien oui François Léger, on en est encore là, et ce n’est pas prêt de changer. Le jeu vidéo a toujours mauvaise presse. Principalement parce que le rejet du jeu vidéo violent repose avant tout sur une méconnaissance complète des mécanismes mentaux du joueur. Mais surtout parce que c’est commode de trouver un alibi tout cuit quand notre société ne parvient pas à expliquer l’inexplicable horreur d’un geste barbare.

C’est en discutant avec un ami hier que j’ai eu un flash. On jouait sur Playstation 3 lorsqu’il m’a dit, désabusé, après une fausse manip’ : « Je n’ai jamais été jeux vidéo ». Ci-gisent les jeux vidéo violents, voués aux éternelles gémonies. Les adversaires et ennemis du jeu vidéo ne le connaissent pas, ou très peu et mal, simplement à travers le prisme de faits divers scabreux.

La fusillade du lycée de Columbine le 20 avril 1999 (13 morts, 24 blessés) avait d’ailleurs déjà été l’occasion pour le président américain Bill Clinton de jeter les jeux vidéo en pâture à l’opinion américaine bouleversée par le drame. Rebelote avec le double attentat de Norvège et ses 76 morts.

Pourtant, comme le souligne Olivier Mauco, chercheur au CNRS, qui répond au Monde, aucun lien n’a pu être démontré au moment de Columbine : « À l’époque, Bill Clinton avait accusé les jeux vidéo, mais ce que l’on oublie souvent, c’est qu’il avait aussi demandé une enquête au Congrès pour mesurer l’impact des jeux sur la violence des jeunes. Et le Congrès n’avait pas trouvé de liens de cause à effet. » 

Bill Clinton n'aime pas les jeux violents. En particulier les "headshots"

En outre, une étude menée par la chercheuse Karen Sternheimer après la tuerie de Columbine avait permis d’écarter l’affirmation selon laquelle les jeux vidéo formaient des tueurs, en série ou non.

Selon elle, rejeter la faute sur les jeux vidéo violents était forcément réducteur. Juste une pièce d’un puzzle plus complexe. Autrement dit, c’était surtout une manière pour nos sociétés apeurées et anxieuses d’expliquer l’inexplicable, de trouver des raisons à l’horreur sortie tout droit de l’esprit de deux jeunes extrémistes paumés. Qui se sont d’ailleurs donné la mort. Heureusement que Timothy McVeigh, l’auteur de l’attentat d’Oklahoma exécuté en 2001, ne jouait pas aux jeux vidéo sinon on aurait tôt fait de faire le rapprochement.

Plus troublant encore, on apprenait à l’époque dans USA Today que même le FBI n’établissait pas de lien. Selon les statistiques du Bureau fédéral d’investigation, les arrestations d’adolescents pour acte criminel avaient diminué de 77 % dans les 10 années suivant la sortie du fameux jeu de tir Doom (dont voici une petite démo) et d’autres jeux violents du même genre, pourtant accusés de tous les maux.

Plus proche de nous, une nouvelle étude de chercheurs publiée en avril 2011 vient battre en brèche le lien entre jeux vidéo violents et violence réelle. Plus fort, elle affirme que jouer fait même baisser le nombre d’agressions et de crimes. Car si cette étude rappelle que la pratique du jeu vidéo (violent ou non) a évidemment des conséquences sur le comportement (comme l’affirment aussi les études psychologiques), elle conclut que cette activité vidéo-ludique violente fait bel et bien baisser la criminalité.

Un excellent papier sur le sujet : lisez notamment le paragraphe sur les scientifiques qui viennent au secours des jeux vidéo. Edifiant.

Bref, comme le note Yann Leroux, psychanalyste et spécialiste des jeux vidéo, en réponse à une nouvelle attaque de Nadine Morano (UMP) contre les jeux vidéo, « jouer avec la violence, c’est tout autre chose qu’être violent ». Jouer à ces jeux violents permet dans le meilleur des cas de « mieux intégrer les positions ou les fantasmes violents que l’on peut avoir ». Et de se défouler en expulsant la violence contenue en nous dans un jeu vidéo.

Alors, pourquoi incriminer les jeux vidéo violents ?

Difficile à dire, d’autant que la partie consacrée au jeu World of Warcraft dans le manifeste de 1500 pages rédigé et publié sur Internet par Anders Behring Breivik représente une partie infinitéssimale de son laïus décousu. C’est ce que rappelle ABC qui s’est farci les 1528 pages (plus de 770 000 mots) du manifeste et qui constate que l’auteur présumé de la tuerie évoque les jeux par petites touches.

A partir de ce document, on peut dresser le portrait d’un jeune utilisateur presque modéré des jeux vidéo, qui n’aimait pas réellement les jeux de tirs, pourtant souvent accusés pour leur violence, et qui préconisait l’utilisation de World of Warcraft, un jeu de rôle en ligne, comme une couverture lui servant d’alibi auprès de ses proches lorsqu’il devait s’absenter pendant de longues périodes. On est loin du joueur hystérique jouant à Call of Duty Modern Warfare et qui aurait du mal à distinguer réel et virtuel… Ainsi, le jeu vidéo paraît très anecdotique dans la pensée de Breivik.

Comme le souligne Guillaume Champeau dans une très bonne analyse dans Numerama, le jeu vidéo est très discret dans la « pensée » Breivikienne, si tant est qu’on puisse parler de pensée. Pour preuve :

  • 6 jeux vidéo (c’est peu pour un maniaque de la manette) sont cités dans le manifeste : deux volets de Dragon Age (un jeu de rôle), World of Warcraft (un jeu massivement multijoueurs), Bioshock (un jeu de tir), Fallout 3 (un jeu de rôle) et Call of Duty : Modern Warfare 2 (un jeu de tir) ;
  • World of Warcraft est le jeu le plus cité (9 fois), devant Modern Warfare (5 fois). Enorme sur 770 000 mots.

La première référence aux jeux vidéo ne figure d’ailleurs qu’en page 842 (c’est loin tout de même), dans le troisième et dernier « livre » d’un manifeste de fondamentaliste chrétien « qui est d’abord et avant tout une justification politique et religieuse de ses motivations, accompagnée par des précisions extrêmement détaillées de ses préparatifs militaires, à la fois tactiques et matériels » expose Guillaume Champeau ;

Toujours selon Guillaume Champeau, le seul jeu qu’il cite comme l’ayant aidé dans ses préparatifs est Modern Warfare 2, auquel il jouait parfois en multijoueurs pour s’entraîner. Mais il explique que ça n’était qu’un complément « divertissant » à de vrais entraînements militaires effectués avec de vraies armes, notamment un semi-automatique Roger Mini 14 dont il se servait sur un champ de tirs. Il y jouait tout de même de temps en temps en 2010 parce que c’était « le meilleur simulateur militaire qui soit sorti et c’est l’un des meilleurs jeux cette année« . « Je vois MW2 comme un élément de mon entraînement plus qu’autre chose« , ajoute-t-il. « J’ai quand même appris à l’aimer et en particulier la partie multijoueurs est fantastique. Vous pouvez plus ou moins simuler complètement des opérations réelles… »

Très utile, notez bien, cette histoire de jeu en coopération, quand on projette une attaque militaire… seul, sur une île.

A part cet attrait pour Call of Duty, rien ou presque. Sauf le fameux World of Warcraft, dans lequel Breivik s’est immergé une année complète lorsqu’il avait 25 ans. Ah, WoW… Dans son manifeste, le tueur présumé explique avoir à l’époque dirigé une guilde « hardcore » et qu’il en a tiré une véritable expérience de gestionnaire, puisque c’était « aussi difficile que de gérer votre propre entreprise avec 7 employés ou plus« . « C’était une bonne expérience et quelque chose que je voulais faire au moins pendant un temps limité lors d’une période de ma vie« , écrit-il.

Contrairement à ce que va plaider son avocat, qui parle déjà de « démence », Breivik était loin d’être un abruti au cerveau azimuté. Il était même parfaitement conscient de ce qu’il planifiait. Le jeu vidéo a ainsi fait partie intégrante de son plan en lui permettant de dresser un écran de fumée entre lui et ses proches, pour pouvoir se préparer tranquillement, loin des regards curieux. Breivik savait que World of Warcraft traînait une mauvaise réputation. Addictif, chronophage, le MMO n’a pas bonne presse. Il est souvent considéré comme un briseur de couples. Quand on voit la réaction de ce type, qui a perdu le fruit de ses heures de jeu (parce que sa copine en a eu marre), on comprend pourquoi…
Dans le manuel qu’il prodigue à d’éventuels aficionados qui souhaiteraient s’inspirer de ses actes odieux, Breivik n’hésite pas à dire qu’être dépendant d’un jeu vidéo lui semble une bonne manière de noyer le poisson. Passer du temps sur sa console ou en ligne, c’est l’alibi parfait pour justifier ses absences répétées (lorsqu’il s’entraînait avec de vraies armes, notamment).
Mais voilà, les médias ont entendu jeux vidéo et la mèche a été rallumée. Sempiternelle. Le jeu vidéo ne peut qu’être mauvais. On le voit partout, dans le métro, à la télé ; on l’entend sur tout un tas de radios, même France Info a sa rubrique avec le très bon Jean Zeid. Le jeu vidéo génère des profits monstrueux, pèse plus en dollars que l’industrie du cinéma notamment (c’est dire). Call of Duty Black Ops est pour l’heure le « bien culturel » (je n’aime guère cette expression mais tant pis) qui a fait le plus tourner la cash machine. Le jeu vidéo rivalise chaque année de prouesses techniques (Wii, Kinect, PS Move, 3 DS, motion capture de L.A. Noire, vidéo suivante…) et graphiques (God of War, Battlefield,  Crysis, Uncharted…). C’est en secteur en plein boum, qui ne connaît pas la crise malgré le piratage tous azimuts. Et ce même si le secteur connaît une concentration de ses studios et de ses activités, pas forcément très encourageante dans l’initiative et l’originalité.
Malgré cela, le jeu vidéo est toujours dénigré. Invariablement, quand se produit une tragédie comme celle qui s’est nouée en Norvège, le jeu vidéo est montré du doigt, pour peu que le meurtrier joue un peu, même si les faits viennent montrer que c’est une ânerie phénoménale.
« Je n’ai jamais été jeux vidéo ». Voilà ce qui fait que l’opinion publique rejette le jeu vidéo. Il reste très opaque, un truc de geek, ou d’adolescent boutonneux pré-pubère et violent qui, un jour, s’il n’a pas reçu l’éducation nécessaire à son développement psychologique, risque de faire un carnage.
C’est d’ailleurs cette dichotomie entre le regard porté par les connaisseurs et celui porté par les ignorants qui explique cette incompréhension.
Le meilleur exemple reste incontestablement la différence de ton employé entre l’édito du Monde papier et celui du Monde.fr relevé par le site d’Arrêt sur images. En sent la différence de génération (et de point de vue) entre des journalistes « papier » de la vieille école complètement hermétiques au jeu vidéo et des journalistes Web un peu plus ouverts d’esprit en la matière. Qui ont en tous cas moins d’idées reçues en ce qui concerne les jeux vidéo violents et leur lien supposé avec une violence bien réelle.
Un constat s’impose pourtant : au regard du nombre de joueurs dans le monde, on ne peut pas dire que le jeu vidéo ait donné lieu à de si nombreux massacres véritablement revendiqués et inspirés de l’univers vidéo-ludique. Mais il faut des boucs émissaires. Comme le film Scream (de Wes Craven) avait à l’époque servi de bouc émissaire pour justifier une série d’agressions à Nantes, le jeu vidéo DOIT avoir sa part de responsabilité. Comme tous ces chevelus qui écoutent du métal : il y a forcément des chances que certains d’entre eux passent à l’acte et égorgent des gens pour les vider de leur sang et se baigner dedans (voire le boire).
Parce que sinon, comment expliquer ce déferlement de violence ? Ce n’est quand même pas la société ? Ou alors c’est la montée de l’islamophobie ? Et si c’était le fondamentalisme chrétien ? A moins que des forces obscures n’aient pris possession du corps de Breivik l’espace de plusieurs années ?
Et si finalement tout cela était une question de construction de la personnalité et d’équilibre mental, tout bêtement ? Tous les gamers qui jouent à Call of Duty ne deviennent pas des machines à tuer, heureusement. Quand je débranche ma console et que je range la manette, je ne troque pas mon t-shirt « Yoda » et mon jean contre un treillis et des « rangeos » pour aller exécuter des innocents dans la rue. Certes, l’adrénaline monte quand je prends en main un malheureux personnage lâché dans un vaisseau infesté d’aliens mutants. Pour autant, cette adrénaline descend quand je reviens à la « vie réelle ». Et non, @LaLangelliere, virtuel n’égale pas réel quand je joue à des jeux de guerre, de massacres… Parce que je suis équilibré (enfin j’y tends, en tous cas), je fais la part des choses. Surtout qu’avec une manette en mains, excusez-moi, mais les sensations sont quand même moins réalistes qu’avec un fusil d’assaut tirant des balles à fragmentation. Toujours est-il qu’en faisant ce genre d’amalgame, vous creusez encore le sillon de la désinformation, chère @LaLangelliere, alors que vous êtes vous-même journaliste. Désolé si je reviens à vous mais vos propos sont symptomatiques de cette ignorance. Vous avez entièrement le droit de ne pas aimer les jeux violents, certains vous diront même « qu’il y a des colères qui sont saines ». Mais vous ne pouvez affirmer des choses sans gratter un peu le vernis. Les joueurs ne sont pas dupes d’ailleurs, comme en attestent les forumeurs de jeuxvideo.com.

Les joueurs en ont assez, mais pas seulement.

Breivik se déclare hostile au multiculturalisme. Stigmatiser en permanence des franges de la population ou catégoriser les gens pour les faire entrer dans des cases, c’est encore la voie la plus rapide pour rejoindre les idées obscurantistes de Breivik, le-meurtrier-qui-jouait-aux-jeux-vidéo-que-c’est-le-mal-absolu.
A part ça, le tueur présumé aimait le snowboard, le théâtre, la peinture, les antiquités, l’histoire, la musculation, la généalogie, les voyages et… la science-fiction. Nul doute que le fait d’avoir vu E. T., Retour vers le futur ou Avatar lui a donné des envies de meurtre. On devrait aussi gratter du côté des cellules terroristes dormantes dans les clubs de fitness d’Oslo, on pourrait avoir des surprises…
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3 responses

29 07 2011
jaja66

Des éléments de réponse intéressants M. Cogez. Et un beau parallèle avec le métal, un monde à part que je connais bien. Tu aurais aussi pu parler des jeux de rôle, qui furent un temps mis sur la sellette dans les mêmes circonstances. Le problème n’est donc pas ici l’émetteur (le jeu vidéo, la musique…) mais bien le récepteur. Qui ne possède peut-être pas l’équilibre mental et les ressources culturelles pour faire la part des choses. Et qui aurait sans doute trouvé d’autres « prétextes » pour passer à l’acte. Rappelons que les crimes atroces n’ont pas attendu le jeu vidéo pour exister et proliférer… 😉
Bises sudistes !
J. Molins

29 07 2011
samcogez

Merci Janet pour ta sympathique visite !
Effectivement, le problème est bien le récepteur (avec ses carences et ses éventuels déséquilibres. Le parallèle avec le métal me paraissait pertinent. Et en effet, c’est pareil avec les jeux de rôle.
A bientôt l’ami. Barça !!!!!

12 12 2011
Cashmédia (@Cashmediabe)

Je trouve que deus ex human revolution à une histoire et un scénario incroyable, je l’ai eu neuf à moins de 30 € sur ps3 sur http://www.cashmedia.be 🙂 trop bon ce site 🙂

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